Moniales Dominicaines de Dax
Contemplata aliis tradere

Homélie du 6 avril 2023, Jeudi Saint

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            S’il est le geste de l’humilité, de l’humble serviteur, il est aussi l’un des plus émouvants langages dont Dieu s’est servi pour parler aux hommes de son amour infini. Tout Dieu qu’il est, Jésus revêt l’humble linge du serviteur, se met à genou et lave les pieds de chacun de ses disciples.

            Ainsi, dans l’humilité de Dieu qui s’abaisse, a commencé la célébration de la première Eucharistie des derniers temps après la longue attente des patriarches. Ces temps sont les nôtres, ce sont ceux de l’Église.

            L’Eucharistie, sacrement de l’amour révèle et communique réellement l’Amour du Dieu humble dans le cœur de l’homme qui pense souvent pouvoir prendre les devants. Or Dieu surprend l’homme : il est celui qui aime le premier et qui dépose ce qu’il a pour enrichir celui qui n’est pas. Il s’abaisse et accomplit le geste de l’hôte qui reçoit un visiteur. Nous est-il arrivé de penser que nous sommes les visiteurs de Dieu ? Geste de bienvenue dans un monde nouveau, le lavement de pied permet à Jésus d’introduire ses disciples dans la terre nouvelle dont la seule loi est le Commandement nouveau, celui de la Charité. Tel est le signe parfait de l’hospitalité, l’œuvre sainte que l’hôte accomplit auprès de ses visiteurs. Mais quel hôte ?

            L’hôte en français, c’est un héritage de la langue latine, signifie à la fois celui qui donne l’hospitalité et celui qui la reçoit. L’homme qui est accueilli mais aussi celui qui accueille. Celui qui se tient devant la porte sans oser la pousser et celui qui peut l’ouvrir et fait entrer.

            Cette ambivalence de la langue, loin d’être une faiblesse, cache une profonde réalité. L’hospitalité véritable exige une communion où l’un et l’autre à la fois accueille et est accueilli. Où l’un et l’autre est à la fois chez soi et chez l’autre. La maison de l’hôte, celui qui reçoit devient, pour un temps, la maison de celui qui est reçu. Tous les deux sont des hôtes. Surtout, a-t-on l’habitude de dire, faites comme chez vous. Oserons-nous le dire à cet Hôte intérieur, à Jésus Hostie qui vient ?

            Car Jésus est bien celui qui vient :

« Voici, dit-il dans l’Apocalypse (3, 20), que je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi ». Suivons le cheminement : si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai… Tout commence par le fait d’entendre. Si nos sens sont bouleversés devant le mystère de l’Eucharistie, seule l’ouïe ne trompe pas : « Ceci », cela que je vois, « est mon Corps ». Je ne reconnais peut-être pas un corps mais j’entends une parole et j’y mets mon cœur et ma foi. Cette parole est dite par une voix qui me cherche et m’appelle. Chaque eucharistie commence avec la voix qui ouvre le temps au Verbe. La voix de l’Église dit et le Verbe agit : « ceci est mon corps », « ceci est mon sang ». La voix s’adresse à chacun en particulier : Ceci est mon corps livré pour vous, livré pour toi.

            « Je me tiens à la porte […] : si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai »

Entendre, puis ouvrir la porte.

            Cette porte est souvent celle d’un tombeau dans lequel nous nous sommes, année après année, enfermé, ou laissé enfermer. Lieu sans lumière parce qu’il fait sombre dans le cœur où l’amour n’est pas accueilli. Le cœur continue de vivre mais il vit tristement comme ces plantes privées de lumière. Elles ne meurent pas aussitôt, mais perdent leur éclat et surtout tendent, étirent leur tige vers toute promesse de lumière.

            Jésus doux et humble de cœur n’utilisera ni la violence ni la contrainte. Il préfère demeurer à notre porte comme Lazare à la porte de l’homme riche. Il lui arrive d’attendre des vies entières, lorsque, soudain, la porte s’entrouvre. Il attend en laissant même les petits chiens lécher ses plaies comme un Christ aux outrages qu’on laisserait dans une église, seule, comme une statue que seules les punaises rejoignent. Il ne fâche pas. Il attend. Il a toute l’éternité devant lui, toute l’éternité des hommes, qui est courte, pour son éternité à lui, qui est Dieu.

            Parfois la porte ne s’entrouvre même pas, mais nous nous sommes approchés de cette porte que nous n’osons ouvrir. Et voici que nous y entendons de l’autre côté quelque chose de mystérieux. Comme un dialogue. Cet homme qui frappe à ma porte et qui m’appelle n’est pas seul : ils sont plusieurs. Comme cela a l’air d’être joyeux, joyeux et paisible d’une paix et d’une joie jamais entendue. Une harmonie nouvelle.

« La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent »

« C’est pour eux que je prie »

« Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi »

« pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi en eux (Jn 17) »

            Comme je voudrais y prendre part ! car enfin voici la paix véritable, ce repos de tout l’être dans l’amour et la communion qui est un échange de voix, une communication.

            Alors, tout pécheur que je suis, aussi apeuré que possible, pris de curiosité, j’entrouvre : je vois un Ami, jubilant et tout heureux qui me dit :

            « J’ai désiré d’un grand désir manger cette pâque avec toi »

            Quant aux autres avec qui je l’entendais parler, je ne les vois pas, mais à la Lumière qui se dégage du Visage de l’ami, je comprends qu’ils ne cessent pas d’être là, eux aussi. Et je laisse entrer sous mon toit, les trois Personnes qui sont un seul Dieu. Je laisse entrer et je suis en même temps reçu moi-même au sein de l’échange intime de l’Amour qui est Dieu

            Mystère de l’hospitalité divine :

            « Si quelqu’un m’aime, dit Jésus, il gardera ma parole,

            Et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui

            Et nous nous ferons une demeure chez lui (Jn 14) ».

            Si ce soir Jésus dépose son vêtement, si demain il déposera jusqu’à sa vie sur la croix, c’est pour que nous puissions déjà aujourd’hui et jusqu’à la fin de nos jours vivre sans cesse une semblable et vivifiante communion.