Moniales Dominicaines de Dax
Contemplata aliis tradere

Homélie du 18 février 2024. Premier dimanche du Carême

Fr Jean-Thomas de Beauregard op

Gn 9, 8-15 ; 1 P 3, 18-22 ; Mc 1, 12-15

L’Esprit Saint pousse Jésus au désert, pendant 40 jours, où il est tenté par le Diable. L’évangéliste Marc est extrêmement concis, qui à l’inverse de Matthieu et Luc ne rapporte pas le contenu précis des tentations auxquelles Jésus doit faire face. D’ailleurs chez Marc, la victoire du Christ sur Satan est seulement implicite. On la déduit du fait que Jésus, après ce séjour au désert, part pour la Galilée proclamer que le Royaume de Dieu est tout proche.

Or une telle affirmation n’a de sens que si déjà, le Diable a commencé d’être vaincu. Le Royaume de Dieu est déjà là parce que le Christ, en commençant de vaincre le Diable, a débuté son règne. Ce règne n’est vraiment établi qu’avec la mort et la résurrection de Jésus, lorsque Satan est vaincu pour toujours. Mais si Satan sait qu’il a perdu définitivement depuis le matin de Pâques, il conserve la possibilité d’entraîner des hommes dans sa défaite, et il s’y emploie depuis lors, tâchant de ruiner l’œuvre de la grâce que le Christ accomplit dans son Église par le don de son Esprit depuis la Pentecôte.

Aussi le Royaume de Dieu ne sera confirmé et accompli en perfection qu’au dernier jour, lorsque Jésus viendra dans sa gloire pour juger les vivants et les mort : « Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort. » (1 Co 15, 24-26)

À l’abbatiale de La Chaise-Dieu, en Auvergne, un peu au nord du Puy-en-Velay, la tapisserie qui représente Jésus tenté au désert par le Diable se caractérise par une interprétation théologique : l’épisode est situé non pas dans un désert, mais dans un jardin.

En situant les tentations dans un jardin, l’artiste désigne le Christ comme le nouvel Adam : là où le premier homme a cédé à la tentation par le serpent, Jésus, l’homme nouveau, résiste à la tentation par Satan ; là où le péché du premier Adam avait introduit la mort dans le monde, la grâce communiquée par le Christ nouvel Adam donne aux hommes la vie éternelle.

Mais l’interprétation théologique de l’artiste qui choisit de situer la tentation dans un jardin ne s’arrête pas là. Si la scène se passe dans un jardin, c’est aussi par référence à la résurrection. En résistant au Diable, Jésus ne nous remet pas dans le jardin d’Éden, dans l’état d’Adam avant le péché originel ; Jésus nous amène dans un jardin nouveau, celui de sa résurrection d’abord, celui de la vie en Dieu dans l’intimité de la Trinité ensuite et pour l’éternité. La Rédemption nous mène d’un jardin en pleine nature à un autre jardin en pleine gloire, dans la Jérusalem céleste. Ce n’est pas le retour à la situation antérieure, où Adam jouissait d’un certain nombre de privilèges mais pas de la béatitude ; c’est l’avènement d’une situation nouvelle et meilleure : la participation à la divine.

Il faut ici insister un peu : la foi chrétienne prêche deux paradis : l’un en arrière, perdu, l’autre en avant, à accueillir. Comme l’observe un ami philosophe : « Le paradis céleste n’est pas la restauration du paradis terrestre. Le perdu n’est pas retrouvé, mais cède la place à un autre qui fait de la perte l’occasion d’une grâce. […] Et vouloir revenir à la case départ, nier la consistance de l’histoire, convoiter le paradis régressif de je ne sais quelle rétractation irresponsable dans l’utérus de maman, c’est ce que la Loi interdit » Le chrétien ne retourne pas dans les jupons de sa mère, il marche résolument vers son Père. Autrement dit, nous n’avons pas la nostalgie d’un paradis perdu, nous avons l’espérance d’une résurrection déjà acquise dans le sang du Christ qu’il nous appartient d’accueillir à chaque instant de notre vie.

Le choix de situer la scène de la tentation du Christ par Satan dans un jardin plutôt qu’un désert a encore une dernière signification : là où le Christ passe, le désert refleurit. La grâce divine qui coule du côté du Christ suspendu à l’arbre de la Croix est plus puissante que les quatre fleuves du jardin d’Éden. Car les quatre fleuves du jardin d’Éden n’ont pas empêché le péché d’assécher les cœurs et de détruire l’harmonie originelle. Tandis que la grâce qui s’écoule du côté du Christ et s’épanche principalement dans les sacrements renouvelle toute chose. Notre soif d’être aimés, d’être pardonnés, d’être sauvés, d’être ressuscités, cette soif inextinguible peut désormais être étanchée, nous pouvons boire à la source des sacrements.

En ce carême, sommes-nous donc dans un jardin ou dans un désert ? Les deux, mon capitaine ! Parce que nous sommes dans le monde, nous sommes au milieu du désert. Parce que Jésus habite en nous par la grâce, notre cœur est un jardin. Il nous faut traverser le désert du carême avec la conscience que notre cœur est un jardin où Jésus se promène.

Le carême est donc un temps pour renaître à la vie divine, afin que le jardin l’emporte définitivement sur le désert. Satan s’y oppose de toutes ses forces ? Qu’importe, nous avons l’Esprit-Saint et les anges de notre côté. Ce serait faire au démon un trop grand cadeau que de nous résigner d’emblée à la défaite, de succomber à la haine de soi et au désespoir sous prétexte de nos échecs. Ce serait lui faire un autre cadeau immense que de justifier nos échecs et notre péché, y compris les péchés qui nous paraissent de moindre importance. Ainsi que S. Augustin nous en avertit : « Ces péchés que nous disons légers, ne les tiens pas pour anodins. Si tu les tiens pour anodins quand tu les pèses, tremble quand tu les comptes. »  Le combat est véritable, il faut le livrer courageusement, en se donnant les moyens.

Nous savons tous, à force de confesser toujours les mêmes péchés, quelles sont les zones d’ombres de notre cœur qu’il nous faut convertir. Par ces petits efforts ciblés, adaptés à ce que nous sommes, ni trop durs ni trop indulgents, le carême est l’occasion d’un petit nettoyage de printemps dans notre cœur, pour le rendre tout pimpant et accueillant à son hôte divin : Jésus ressuscité.

Alors oui, prenons le carême au sérieux, sans nous prendre nous-mêmes trop au tragique. Avoir de l’humour sur nous-mêmes et notre incapacité à tenir nos efforts ou à nous convertir est encore une manière de remettre notre impuissance aux pieds du Ressuscité. C’est peut-être le début de la sainteté. C’est comme cela que le Royaume est tout proche. Amen.

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