Moniales Dominicaines de Dax
Contemplata aliis tradere

Homélie du 19 mars 2023, 4ème dimanche de Carême

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Par le frère Jean Thomas de Beauregard, op

1 S 16, 1b-6-7010-13a ; Eph 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41

Lorsque les disciples et Jésus croisent la route de cet aveugle-né mendiant sa pitance au long du chemin, ils l’interrogent : « Maître, qui a péché, lui et ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » (Jn 9, 2) C’est la question lancinante de tout croyant devant le malheur : « qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter ça ? ». Et il serait trop facile d’évacuer la question d’un revers de main.

D’abord, Jésus lui-même a pu induire ses disciples en erreur, puisqu’un peu plus tôt, après avoir guéri le paralytique, il lui avait dit : « désormais, ne pèche plus » (Jn 5, 14). Les disciples étaient donc fondés à croire que le paralytique avait quelque responsabilité dans son malheur. Et donc probablement l’aveugle-né aussi, à moins que ça ne soit ses parents puisqu’on ne saurait sans injustice imputer à quiconque un péché de naissance.

Du reste, les disciples ne font que refléter l’opinion courante, y compris chez les plus savants puisque les pharisiens, lorsqu’ils interrogent le miraculé quelque temps plus tard, lui assènent comme une évidence : « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance » (Jn 9, 34)

L’opinion d’un rapport de nécessité entre le malheur et le péché nous paraît scandaleuse ? Jésus lui-même semble récuser une telle idée : « Ni lui ni ses parents n’ont péché » (Jn 9, 3). Très bien, mais il est encore plus scandaleux d’envisager l’autre terme de l’alternative, à savoir que Dieu, qui est bon et tout-puissant, puisse être responsable du malheur des hommes… S’il y a du mal dans le monde, ça ne peut pas être Dieu qui en est à l’origine.

Les disciples comme les pharisiens n’ont donc pas tort d’imaginer un rapport entre la souffrance et le péché. Là où ils ont tort, c’est de croire que tel péché personnel entraîne telle souffrance, selon une mécanique rigoureuse et une causalité fléchée de l’un à l’autre. Car l’expérience démontre le contraire. Depuis Job, on sait en effet qu’il y a des innocents qui souffrent, alors même qu’il y a des méchants qui prospèrent. Autant il est vrai que certains péchés entraînent par le fait même et immédiatement le malheur de ceux qui les commettent, autant beaucoup de péchés restent impunis, et beaucoup de souffrances n’impliquent aucune responsabilité claire chez celui qui les subit. Pour le dire autrement, je ne suis pas forcément responsable de mon malheur, et je n’ai pas le droit de voir dans toute victime de malheur un criminel qui s’ignore.

Alors quoi ? Alors le péché originel. Saint Paul l’affirme : « C’est par un homme que le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort. » (Rm 5, 12), s’il est vrai que « Dieu n’a pas fait la mort » (Sg 1, 13). Oui, le malheur de l’homme est bien lié au péché de l’homme, mais plus profondément au péché d’un homme, Adam, qui par son refus de collaborer à l’œuvre de Dieu, et par sa désobéissance envers Dieu, a brisé l’harmonie originelle entre les hommes et Dieu, entre les hommes et la nature, entre les hommes et les femmes.

C’est une excellente nouvelle ! D’abord, Dieu est innocent. Il ne veut pas ni le péché, ni le malheur, ni la souffrance des hommes. Il le permet, c’est vrai, mais parce qu’il est assez puissant pour en tirer un bien. Ensuite, si le malheur, la souffrance et la mort sont arrivés dans le monde par la faute d’un homme, et non pas de la volonté éternelle et immuable de Dieu, cela signifie qu’ils n’ont rien d’inéluctable ni de nécessaire. Le cycle infernal peut être interrompu. Et il l’a été, d’une manière définitive, par le Christ, sur la Croix. Il nous appartient désormais de participer à cette œuvre par notre vie.

Voilà qui nous ramène à notre aveugle-né et à sa guérison par Jésus. Son malheur n’est pas de sa faute, ni de celle de ses parents : c’est l’héritage du péché d’Adam, dont il pâtit comme tous les hommes. On en a un indice dans le fait que Jésus, avec sa salive et de la terre, fait de la boue : comme Dieu avait créé Adam avec de la terre, Jésus re-crée cet aveugle-né avec de la terre, mais humectée de sa salive, c’est-à-dire de quelque chose qui vient directement de ses entrailles divines. La salive, c’est quelque chose du Christ, et c’est le Christ lui-même, « sorti de la bouche du Très-Haut » (Si 24, 5) L’aveuglé-né hérite et pâtit du péché d’Adam, comme tous les hommes, mais il peut s’en relever par la grâce du Christ, comme tous les hommes. Et c’est exactement ce qui se passe.

Mais l’homme n’est pas guéri sitôt que Jésus lui a posé de la boue sur les yeux. Ce serait d’ailleurs assez paradoxal qu’il se mette à voir alors qu’il a les yeux couverts de boue… Il faut encore que, sur l’ordre de Jésus, il aille se laver à la piscine de Siloë.

Chez les Pères de l’Église, on a vu dans ce décalage temporel une allégorie de l’initiation au baptême : d’abord le catéchuménat, puis ensuite le baptême. Le temps du catéchuménat est celui où on entre déjà en contact avec Jésus, mais comme de l’extérieur, et où l’on se rend compte de la boue de nos péchés. Ensuite seulement on est baptisé, sauvés de nos péchés, introduits dans la vie divine. Alors seulement on voit, et on est envoyé pour témoigner de notre foi au Christ dans le monde entier, comme l’aveugle guéri va le faire immédiatement sous la pression de la foule.

Cette interprétation est parfaitement exacte, mais il faut ajouter autre chose. Le malheur est entré dans le monde par le péché d’Adam, qui a refusé, par un acte libre, de collaborer à l’œuvre de Dieu et lui a désobéi. Il est donc capital que cet aveugle-né participe, par un acte libre, à l’œuvre de Jésus qui le guérit. C’est d’autant plus important qu’au rebours d’autres guérisons dans l’Évangile, ici l’aveugle-né n’a rien demandé, il n’a pas pris l’initiative de ce qui se passe, ni d’ailleurs personne autour de lui.

Afin que cet homme ne soit pas une marionnette passive dans l’œuvre qui le sauve, Jésus, avec délicatesse, lui offre la possibilité d’y participer à sa petite mesure : il lui donne l’ordre d’aller se laver à Siloë, pour exaucer son désir de voir. Voilà que l’homme obéit, et se rend, toujours aveugle, en prenant sans doute le risque de tomber ou d’être moqué – pensez, un aveugle qui erre dans les rues avec de la boue sur les yeux… – à la piscine de Siloë, où il entre, se plonge, et sort guéri. « Dieu qui nous a créés sans nous ne veut pas nous sauver sans nous », disait saint Augustin, et c’est exactement ce qui se joue là.

Mais ce n’est pas suffisant. Lorsqu’on interroge le miraculé, il est scrupuleusement honnête : il décrit les faits, sans en rajouter. Par exemple, il ne dit pas que Jésus a usé de sa salive pour faire de la boue, car il n’en sait rien, à ce moment-là il ne voyait pas encore. Il dit juste qu’il lui a mis de la boue sur les yeux, car cela il l’a senti, puis il l’a vu lorsqu’il s’est lavé et a été guéri. De même, en qualifiant Jésus de prophète, il n’interprète pas, il constate : Jésus lui a dit qu’il serait guéri en allant se laver à Siloë, cela s’est passé comme il l’avait annoncé, c’est donc un prophète.

Tout ça est merveilleux. Mais il faut encore qu’il confesse la divinité du Christ et qu’il l’adore. Cela, le miraculé ne peut le conclure ni le déduire de ce qu’il a vécu. Seul Dieu conduit à Dieu, seul Jésus peut communiquer son propre mystère. Et c’est la rencontre et l’ultime dialogue : « – Crois-tu au Fils de l’homme ? – Qui est-il ? – Tu le vois. – Je crois, Seigneur ! »  Et l’homme se prosterne devant Jésus pour l’adorer. Face à l’œuvre de salut opérée par le Christ dans nos vies, notre réponse est l’adoration. Certes, l’adoration doit se déployer en charité pour n’être pas vaine, mais la charité ne sera telle qu’enracinée dans l’adoration. Amen.