Moniales Dominicaines de Dax
Contemplata aliis tradere

Homélies du 25 décembre 2023. Noël Minuit et Jour

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Par le frère Julien WATO op

Messe de la nuit

Frères et sœurs, dans l’Évangile, saint Luc nous propose un contraste entre César Auguste, l’empereur divinisé, le maître du monde, et Jésus, né dans la pauvreté, l’enfant sans défense, le prince de la paix. L’empereur le plus célèbre de l’histoire de Rome s’est fait donner par le Sénat le titre d’« Auguste », ce qui signifie en grec « digne d’adoration ». Luc, en utilisant ce titre prétentieux d’un « roi de la terre », veut montrer par contraste que Dieu est bien différent : il va naître de pauvres émigrés, comme un enfant fragile et faible.

César est le symbole du faste, de l’efficacité administrative, de la richesse et du pouvoir absolu. C’est le genre de dictateur qui peut imposer un recensement universel, avec tout ce que cela comporte de déplacements, de coûts exorbitants, de souffrances pour les pauvres gens : « Chacun allait se faire inscrire dans sa ville d’origine. Joseph, lui aussi, quitta la ville de Nazareth en Galilée, pour monter en Judée, à la ville de David appelée Bethléem, car il était de la maison et de la descendance de David. Il venait se faire inscrire avec Marie, son épouse, qui était enceinte. » Privé de tout confort et de tout pouvoir, l’enfant de la crèche va recevoir les noms de conseiller-merveilleux, Dieu fort, Prince de la paix. Les anges lui attribuent les titres de « sauveur », « messie » et « Seigneur ».

Frères et sœurs, malgré tout cela, au milieu de cette nuit, une joyeuse nouvelle a retenti. Nous l’avons entendu à deux reprises. C’est d’abord l’annonce du prophète Isaïe : « un enfant nous est né, un fils nous est donné. » Puis c’est le message des anges dans le ciel de Bethléem : « Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ Seigneur. » Et l’apôtre Paul de confirmer cette annonce : « la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. »

Voici, qu’au milieu de cette nuit, s’ouvre le temps de Noël. La lumière jaillit des ténèbres comme lors de la création du monde. Dieu vient nous illuminer. Ainsi commence le prophète Isaïe : « le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ». Cette lumière annonce le salut, elle apporte la joie et l’espérance à un peuple dominé par l’oppresseur, souvent envahi par ses puissants voisins. Ces situations se sont répétées tout au long de l’histoire et se répètent encore aujourd’hui dans notre monde : des guerres, des misères, des catastrophes, des épidémies qui font peser sur le monde souffrances et angoisses.

Et c’est dans ce contexte que l’Enfant-Dieu va naître. Il nous apporte la tendresse, le réconfort, la paix ! Venons à la crèche ! Et comme les bergers et les mages, adorons en silence l’Homme Dieu. Jésus ne descend pas de la droite du Père les mains vides. Il vient charger de dons précieux, mais saurons-nous les recevoir ? Ces dons sont des grâces d’illumination pour mieux comprendre les mystères de la foi, des grâces de forces pour porter au monde le message de l’Évangile, des grâces de conversion pour que nous mettions nos pas dans les pas du Seigneur. Toutes ces faveurs embaument l’âme de la joie de la crèche qui est une joie simple, dépouillée, spirituelle, mais combien plus authentique que les plaisirs factices de cette vie et les illusions de notre société, hélas gagnée par l’indifférence et l’individualisme. Aujourd’hui, on constate que la crèche est de plus chassée des lieux publics. En chassant la crèche des lieux publics, c’est l’amour qui est chassé ! Raison de plus, frères et sœurs, pour exposer à la lumière de Noël les grandes souffrances de notre temps : la guerre, la faim, la misère qui sévissent dans certains pays du monde ; la misère spirituelle de notre société qui devient de plus en plus, déchristianisée ; la solitude et le drame du péché qui peuvent nous accabler ; les lois qui décomposent la cellule familiale ou bafouent le don précieux de la vie, menacée du début à la fin. Les premières victimes de cette décomposition de la cellule familiale sont bien sûr les couples et les enfants. Aujourd’hui, faisons le pari de la lumière : acceptons de considérer en vérité notre destinée et de rechercher le bonheur à partir d’une interrogation saine et libre de tout calcul et qui ne fait pas l’impasse sur les sujets difficiles : qui suis-je ? Quel sens je veux donner à ma vie ? Quelle place j’accorde au Seigneur dans mon quotidien ? Quelle place j’accorde à mon frère ?

La fête de Noël avec ses traditions, ses festivités, ses montées de ferveur et d’émotion est certes un temps magique ; Jésus vient pour dissiper nos tristesses et nos morosités, nos peines et nos problèmes. La fête de Noël est aussi un moment d’un bon repas, un moment de rassemblement familial réconfortant, un moment de partager des beaux souvenirs, des cadeaux, un moment des réjouissances. En fait, c’est déjà merveilleux et utile que nous puissions vivre intensément, joyeusement et pleinement la fête.

En cette nuit de Noël, nous sommes entraînés par les chants, la prière et une foi commune qui nous font rencontrer l’enfant de Bethléem. Cet enfant, devenu Homme, nous parle le langage de Dieu, le langage de l’Amour. Il produit des œuvres de relèvement, de pardon, de guérison. Dans le don total qu’il fait de sa vie, il rejoint l’homme et la femme de toujours pour leur donner une nouvelle naissance, la guérison et le pardon.

Noël est la période par excellence pour faire des invitations, pour échanger de présents. Le plus beau cadeau pourrait être un pardon accordé, une caresse offerte, un temps partagé, une main tendue tendrement, un sourire échangé. Nos cadeaux, cette année, pourraient avoir la simplicité de la vie que l’on sent jaillir au fond de notre cœur. Et Dieu, de son côté, nous fait le plus beau cadeau du monde : il nous donne son propre fils.

Jésus vient au monde pour manifester la tendresse et l’amour de Dieu pour les hommes. Il vient à nous sans attendre que nous soyons parfaits ; il nous accueille tel que nous sommes, avec nos limites, nos pauvretés et notre péché, pourvu que nous ayons le cœur humble et ouvert. Jésus vient ramener l’homme pêcheur à son Père. Il est venu sauver ce qui était perdu. Il le montrera tout au long de sa vie, jusqu’à sa mort sur la croix. En Jésus, nouveau-né dans la crèche, nous pouvons reconnaître non seulement les petits enfants, mais aussi toute personne fragile, pauvre, souffrante, dépendante, démunie, exilée, victime, bref toute personne humaine, car nous sommes tous à l’image de Dieu.

Les textes de Noël nous invitent à la joie et à l’espérance : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière…» (Is 9, 1) ; « Je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple » (Luc 2, 12) ; « À ceux et celles qui l’ont accueilli, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12) ; « Un enfant nous est né, un fils nous est donné…» (Is 9, 4). Joyeux Noël à tous ! Amen !

Messe du jour

Dans la nuit silencieuse, dans ce monde marqué par tant de détresses, puis dans le jour qui commence à naître, voici Dieu qui se donne au monde. Voici Noël, et sa douce lumière. Dieu vient, Dieu s’offre à nous dans la fragilité de cet enfant nouveau né en cette crèche de Bethléem. C’est le don le plus précieux, le plus grand. Il y a de quoi pleurer de joie, de quoi chanter avec tous les anges du ciel. Et nous le célébrons en ce jour : « Gloire à Dieu et paix aux hommes ! ».

Mais voilà, nous ne voyons pas, nous sommes aveugles, notre monde est aveugle. « Le Verbe est la vraie Lumière » … « mais le monde ne l’a pas reconnu » nous dit saint Jean. « Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. » (Jn 1, 1-18). Frères et sœurs, beaucoup de nos contemporains ne connaissent pas vraiment Jésus, ils n’y font guère attention… et ils n’attendent la venue d’aucun Dieu. Et nous-mêmes ? Faisons-nous attention de tout notre cœur, de tout notre être ? Que d’obstacles parfois en nous et en notre monde ! Il y a la nuit, sans doute, en beaucoup d’endroits et en beaucoup de vies. Les souffrances petites ou grandes, les violences, les blessures, les haines. L’Enfant-Dieu vient en cette nuit.

Il y a aussi les lumières artificielles, le clinquant des paillettes, les fausses joies et les faux bonheurs. Nous nous laissons attirer par le scintillement des modes et des désirs de consommation. Nous négligeons le véritable jour, la vraie lumière qui est l’Enfant qui vient de naître. Souvenons-nous de Bernanos et du Journal d’un curé de campagne. Le curé de Torcy dit à son jeune confrère : « Pense donc ! Le Verbe s’est fait chair, et les journalistes de ce temps-là n’en ont rien su ! »

Alors, il nous faut changer de lunettes, il nous faut de nouveaux écouteurs. Nous avons des lunettes qui ne voient que le mal en ce monde ? Alors achetons des lunettes qui permettent de voir la lumière du jour. Nous avons des lunettes qui ne voient que le clinquant et le superficiel ? Alors venons avec les bergers à la crèche. Nous n’écoutons que des discours vains et trompeurs ? Alors venons écouter Dieu. « Il nous parle par son Fils », « qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a créé le monde. », nous dit la lettre aux Hébreux (He 1, 1-6). Oui, il nous parle par celui qui est le « rayonnement de la gloire de Dieu, l’expression parfaite de son être ».

C’est dans l’humilité de la nuit de Bethléem, c’est dans la fragile lumière d’un jour à peine naissant que Dieu se montre aujourd’hui. C’est dans la simplicité de Marie et Joseph, c’est dans l’humilité des pauvres bergers, c’est avec eux que nous pouvons accueillir la splendeur de Dieu qui se donne à nous et qui se donne dans ce frêle enfant.

Oui, demandons à Dieu des yeux pour voir vraiment, des oreilles pour entendre vraiment. Ce qu’il nous donne à voir, ce qu’il nous donne à entendre, en ce moment fragile et merveilleux, c’est un nouveau né, pauvre et vulnérable, et c’est la lumière du monde.

D’une certaine manière, il ne suffit pas que Jésus naisse à Bethléem. Il faut aussi que Jésus naisse en notre cœur, et qu’il grandisse en notre vie. Le poète Angelus Silesius avertissait : « Que Christ naisse mille fois à Bethléem, s’il ne naît pas en toi, tu restes perdu pour jamais… » (Le pèlerin chérubinique, I, 61).

Alors comment faire ? Que faire ? La première chose à faire, je crois, c’est de ne rien faire. C’est de laisser Dieu faire à sa manière : « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous ». La première chose, c’est d’accueillir Dieu comme il se donne, venant parmi nous, venant en notre monde, oui, en ce monde-ci, et venant y faire sa demeure.

Et la deuxième, c’est de consentir, de dire « oui » avec Marie et Joseph, d’avoir foi et de nous réjouir avec eux. D’être à leur côté. De nous laisser soutenir et accompagner par eux.

Et la troisième sans doute, c’est de nous mettre en route, et pour cela, nous ne sommes pas seuls. Déjà les anges des cieux nous précèdent, déjà les pauvres et les méprisés de ce monde nous précèdent, déjà les bergers, les mages, les poètes, les savants, les humbles artisans, les solides laboureurs de nos ancêtres nous précédent. Déjà les enfants comme les vielles gens, les hommes comme les femmes de toute condition et de toute nation sont sur le chemin. Déjà nous pouvons mettre nos pas dans les pas de ceux qui avant nous ont dit « oui » au Seigneur, jour après jour, pauvrement souvent, humblement, mais avec cette détermination de ceux qui acceptent de voir avec les yeux de Dieu, d’écouter avec le cœur qu’il donne.

Tout nous est donné en Jésus, mais nous n’avons jamais fini de le découvrir et de l’accueillir en nous et dans toutes les cultures de notre terre. Mais déjà commence à s’accomplir la parole du prophète : « Tous les lointains de la terre ont vu le salut de notre Dieu. » (Is 52, 7-10). Déjà commence à s’accomplir la promesse de Dieu. Oui, déjà Jésus vient naître en nous. Amen !