Moniales Dominicaines de Dax
Contemplata aliis tradere

Homélie du 9 avril 2023, Jour de Pâques

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Jn 20, 1-9

Ce sont les amateurs de reliques qui vont être déçus ! Car oui en ce petit matin de Pâques, le tombeau est vide. Il est bien vide. Désespérément vide. Pas un chat. Pas un cadavre. Rien ! Le tombeau est tout simplement vide. Certes il y’a bien un ou deux bouts de tissus. Mais enfin ça ne pèse pas lourd. Plutôt qu’une simple relique de contact on aurait préféré un os. Un crâne par exemple. Oui un crâne ça a de l’allure ! Et puis pour le Christ, tête de l’Eglise, ça aurait « fait sens » comme on dit aujourd’hui. Mais non, pas de crâne, pas de côte, pas même un petit bout d’ongle à sa mettre sous la dent. Rien ! Nada ! Le corps n’est pas là, et c’est un fait !

Remarquez que, ni les amateurs de reliques les plus audacieux, ni d’ailleurs les iconoclastes les plus scandaleux, n’ont osé pousser le vice jusqu’à prétendre qu’il existât une telle relique[1]. Et Dieu sait si les uns et les autres peuvent avoir de l’imagination[2]

Mais d’abord, pourquoi cette obsession pour les reliques de saints ? Pourquoi cette ancienne et vénérable tradition ? Mais pour conserver leur souvenir, pour honorer leur mémoire, pour manifester notre affection, mais aussi pour exalter notre piété[3]… Eh oui, que voulez-vous… c’est ainsi que nous sommes faits ! Nous autres, humains, nous ne sommes pas des anges. Nous avons besoin de voir, de toucher, de sentir. Aristote déjà, en avait bien conscience : « toute connaissance passe par les sens » disait-il…

Oui comme je la comprends notre bonne Marie Madeleine. Elle qui, de bon matin, court au tombeau. Elle veut contempler une dernière fois la dépouille de son Dieu. Elle veut toucher ce corps sans vie qu’elle a quitté vendredi soir. Elle veut lui rendre le dernier hommage d’une sépulture digne de ce nom. Oui comme je la comprends, lorsqu’à la voix du jardinier, elle reconnait le Christ, et se jette sur lui. C’est lui ! Elle veut le toucher. Sentir qu’elle n’est pas victime d’une illusion. Que l’amour et la tristesse ne l’égarent pas…

Mais en ce petit matin, le tombeau est vide ! Ni corps, ni anges, ni gardes, ni jardinier, rien… Bref, il n’y a rien à voir. Il n’y a qu’à passer son chemin… Rien à voir ? Vraiment ?

Et ces linges ? Là, bien « à leur place »[4] nous dit saint Jean. Bien là où ils sont censés être… Sauf que… Sauf que, précisément le corps n’est plus là. Exclu le vol[5], Exclue la fausse mort… Non ! Force est de constater : le corps c’est tout simplement volatilisé.

Et cela a suffi ! Cela a suffi au jeune disciple pour croire : « il vit et il crut »[6].

Mais en fait, à quoi vous attentiez vous ? A une relique ? Mais les reliques, ce sont pour les corps morts. Ce corps ci est vivant. A quoi vous attendiez vous ? A voir l’évènement de la Résurrection ? Mais ce n’est pas ainsi que Dieu agit…

La naissance de Dieu dans l’humanité est toujours entouré d’un halo de mystère. Souvenez-vous de l’Annonciation. C’est dans le secret des entrailles de la Vierge Marie, que Dieu s’est mystérieusement uni un corps. Et aujourd’hui, c’est dans le secret des entrailles de la terre, que le Christ s’est mystérieusement uni son corps glorieux.

Deux naissances. Deux naissances et un unique mystère. Oui deux naissances, car c’est bien d’une nouvelle naissance dont il s’agit ici. Contrairement à Lazare, revenu à la vie, mais à sa vie ancienne, ici le Christ inaugure une vie nouvelle. « Nicodème lui dit :  » Comment un homme peut-il naître, étant vieux ? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ?  »  Jésus répondit :  » En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. »[7]. Deux naissances, mais un unique mystère. Celui de Dieu qui répand son Esprit, celui de Dieu qui vient offrir à l’humanité sa Vie divine.

Unique mystère ! Oui unique mystère, qui depuis la Résurrection du Christ, se répand de nouvelles naissances en nouvelles naissances, de baptêmes en baptêmes. Tout ça silencieusement, dans le secret des âmes devenues temple de l’Esprit.

Faut-il donc définitivement faire une croix sur toute relique du Christ, et ne se contenter que d’un lointain souvenir, raconté par des livres d’histoires poussiéreux et voués à tomber dans l’oubli. Certes non ! Car le Seigneur nous connait bien, et pour cause… Il sait que nous sommes fait de chair et de sang. Il connait notre besoin de voir, de toucher et d’entendre. Aussi nous a-t-il laissé des reliques. Mais des reliques d’un genre nouveau. Les reliques, non plus d’un mort, mais d’un Vivant. Et quelles sont-elles ces reliques : sa Parole vivante[8] dont saint Augustin affirmera « qu’elle n’est pas moindre que le corps du Christ »[9], les sacrements[10] et l’Eucharistie en tête, l’Église[11] qui est son corps.

Chères sœurs, chers frères, par le baptême vous avez revêtu le Christ[12], par l’écoute de la Parole et la communion au Corps du Christ vous devenez toujours davantage un « alter Christus », un autre Christ. Aujourd’hui, il n’y a plus de tombeau, il n’y plus de linges… mais il y’a vous. Vous êtes les témoins de la Résurrection ! Montrez au monde, par votre vie, par vos paroles, la vérité de la Résurrection. Et que vos visages s’illuminent, car le Christ est ressuscité, Il est vraiment ressuscité.


[1] Guibert de Nogent, De Pignoribus sanctorum ; I,1-3 : « Si c’est un mal de se tromper sur les conditions de la résurrection en générale, il est bien plus pervers de penser que quelque chose puisse avoir manqué au Chef lors de sa Résurrection »

Saint Augustin, Cité de Dieu, XXII, 13 : «  Je n’ose parler librement sur plusieurs abus de cette nature, de peur de donner occasion de scandale à des personnes pieuses. »

[2] Cf. Ibid  III §2 : Deux chefs de saint Jean Baptiste ; III §4b : Le lait de la Vierge Marie …

Cf. Le film Le nom de la Rose de Jean-Jacques Annaud (1986) tiré du roman de Umberto Eco (1980) ; Guillaume de Baskerville : « Il en va ainsi, Adso. Et il y a des trésors encore plus riches. Jadis, dans une cathédrale allemande, j’ai vu le crâne de Jean-Baptiste à l’âge de douze ans ».

[3] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIIa q.25 a.6, L’adoration des reliques des saints.

[4] Jn20,5-7 (AELF) « 5 En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas. 6 Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, 7 ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place.. ».

[5] Saint Thomas d’Aquin, Catena Aurea : « S. Chrys. (hom. 85 sur S. Jean). Aussitôt qu’il fut arrivé, il considère les linges qui avaient été laissés dans le tombeau: «Et s’étant penché, il vit les linceuls posés à terre». Toutefois il ne pousse pas plus loin ses recherches, et s’en tient là. Pierre, au contraire, beaucoup plus ardent, entre dans le tombeau, examine tout avec soin, et voit quelque chose de plus: «Simon-Pierre qui le suivait, arriva ensuite et entra dans le sépulcre, et vit les linges posés à terre, et le suaire qui couvrait sa tête, non point avec les linges, mais plié en un lieu à part». Il y avait dans toutes ces circonstances une preuve évidente de la résurrection. Car en supposant qu’on eût enlevé son corps, on ne l’eût pas dépouillé de ses linceuls, et ceux qui seraient venus le dérober, n’auraient pas pris tant de soin d’ôter le suaire, de le rouler et de le placer dans un endroit à part, séparé des linceuls; mais ils auraient tout simplement enlevé le corps tel qu’il se trouvait. Pourquoi saint Jean nous a-t-il fait remarquer précédemment que Jésus avait été enseveli avec une grande quantité de myrrhe, qui fait adhérer fortement les linges au corps, c’est pour que vous ne soyez pas dupe de ceux qui vous affirment que le corps du Sauveur a été enlevé, car celui qui serait venu pour le dérober, n’aurait point perdu le sens à ce point que de dépenser tant de soins et de temps pour une chose parfaitement inutile. »

[6] Jn20,8

[7] Jn3,4-5

[8] Jn14,23

[9] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa IIæ q.96 a.4, citant Saint Augustin, Serm. Suppos. 300. PL 39, 2319.

[10] Jn19,34

Lc24,43 (vulgate) : « Et cum manducasset coram eis, sumens dedit eis ».

[11] Jn19,26-27 / Col1,18

[12] Ga3,27